Interview – Ysée

Date et lieu : 29/01/2026 à Paris

A combien de manifestations êtes-vous allé cette année?

Y: Je suis allée à 2 manifs pour la Palestine à Strasbourg courant mars-avril, à la pride de Strasbourg aussi, et j'ai fait 2 manifs à Paris en septembre. Donc je dirais 5 dans les 12 derniers mois.

Avez-vous déjà organisé une manifestation?

Y: Non, ce n'est pas quelque chose que j'ai fait.

Est-ce qu'il y a une manif en particulier qui vous a marqué (positivement ou négativement) et pourquoi?

Y: Je peux parler des deux? Positivement: les prides, ça m'a toujours bien marqué parce ce que c'est toujours bien organisé, et j'ai jamais eu affaire à de gros problèmes. C'est des manifs qui sont accessibles, même pour les personnes en situation de handicap. A la dernière pride que j'ai faite a Strasbourg par exemple, il y avait un petit train de touriste normalement dans la ville, et là il avait été un petit peu réquisitionné par le collectif pour mettre les personnes à mobilité réduite - les personnes en fauteuil, les personnes âgées…- qui voulaient participer et qui pouvaient pas. Et là c'était la première fois que j'avais vu ça et j'ai trouvé ça trop mignon parce qu'ils étaient au cœur du cortège au lieu d'être soit derrière soit sur les côtés et tout le monde les entourait. C'était vraiment un truc que je n'avais jamais vu en manif et je trouvais ça vraiment beau.

Négativement, je sais pas si ça peut compter comme une manif mais en 2024 y avait un rassemblement un peu spontané après les premiers tours des législatives anticipées, et j'y étais allée. C'était un peu compliqué car on avait un peu remis en doute notre droit d'être là, alors qu'on était pas non plus beaucoup. On s'était rassemblé pour se soutenir et contester, et il y avait eu un backlash de la police et des gens autour. Ce qui était un peu bizarre parce qu'on était sur une place vide, on ne bloquait rien du tout. Il y avait la police alors qu'on était vraiment juste assis par terre, on chantait, on faisait la chenille, c'est tout. A un moment donné on faisait juste tous une chenille devant la place qui est devant l'opéra, donc la place c'est un symbole aussi, et la police se rapprochait de nous, se renferme sur nous, tapait leur matraque par terre … Alors que sur la place d'à côté il y avait des gens qui célébraient la victoire au premier tour du RN et là il n'y avait pas d'encadrement, pas ce backlash là, et eux c'était pareil, c'était la même configuration juste sur une autre place. Et quand on discutait avec des passants, ils nous disaient “pourquoi vous êtes là, vous n'avez rien à faire là”. Alors que je trouve que la manif c'est une partie importante de la vie publique, et encore une fois même faire des réunions, des AG ce genre de truc, c'est normal, ça fait partie d'une ville, ça fait partie d'une société. C'est la première fois que j'étais surprise et que je me suis dit vraiment que les gens n'ont pas envie qu'on soit là. Les autres fois où j'avais fait des manifs je me suis dit que c'était plutôt ok, mais là pour de vrai on dérange.

Quels problèmes avez-vous eu en tant que participant?

Y: Déjà oui ce genre de choses. Même dans des manifestations organisées et prévues, dès que la manif est finie, avant je me rappelle qu'on se retrouvait sur la place, dans une sorte de village de manifestants, avec des organisations, des gens qui avaient organisé, et qui étaient là pour discuter, y avait vraiment une vie collective un peu communautaire. Mais maintenant, aux dernières manifs que j'ai faites à Paris, quand on arrivait sur le lieu de fin, au lieu de pouvoir se retrouver et discuter, la police dispersait les gens de force. Ils les prenaient et les mettaient dans des rues un peu éparpillées pour disperser de force. Donc tu as droit au cortège qui est délimité, et après t'as pas le droit de se rassembler, et pour moi c'est un problème parce que se rassembler c'est un droit fondamental, encore aujourd'hui j'espère. Et ça c'est une tendance que je vois de plus en plus. Et sinon au niveau des gens, des fois y en a qui ont peu de considération, par exemple pour les personnes à mobilité réduite. Ces personnes font déjà l'effort de se déplacer pour les manifs, pour montrer leur soutien alors que c'est clairement pas un environnement “fait pour eux”, et parfois même au sein des manifestants qui sont quand même sensibles pourtant à ce genre de problématique, il y a ce truc de ne pas leur laisser l'espace. C'est pour ça que ça m'avait particulièrement touché le petit train à la pride parce que je me suis dit qu'il y a vraiment un effort qui est fait pour inclure ces personnes.

Selon vous, qu'est-ce qui détermine qu'une manif est réussie?

Y: Alors c'est un peu difficile comme question. Je dirais, déjà d'un point de vue politique c'est quand on en parle. Parce que c'est ça aussi le cœur de la chose, si on en parle pas ça sert à rien. La manifestation est faite pour être visible. Et d'un point de vue purement organisationnel, le moins d'accidents possible en fait. Il y en aura toujours, car de toute façon c'est un rassemblement de personnes et c'est peu inévitable. Mais le moins de personnes qui se retrouvent poussées sur le côté, par la police ou par d'autres manifestants. Une manifestation est réussie pour moi si personne n'a d'histoire mauvaise qui t'arrive dans la manif. Souvent, à la fin d'une la manif, il y a des gens qui vont te raconter des histoires du genre “ouais moi il s'est passé ça, y a eu un mec qui m'a soulé”, ou alors “je me suis retrouvé seul face à la police”, etc. Quand il n'y a pas ce genre d'histoire, qu'une manif termine et qu'il n'y a pas ce genre d'histoire, ce genre de vidéos qui sortent, pour moi c'est un succès.

En général, comment commence une manifestation pour vous? Où trouvez-vous les informations? Comment décidez-vous d'y aller?

Y: Souvent, je m'informe sur les réseaux sociaux parce que je suis pas mal de collectifs sur Instagram notamment, et sur Twitter (mais y a pas grand chose dessus), ou même parfois sur les médias classiques parce que parfois ils en parlent, pas forcément de manière très positive mais en tout cas y a les infos qui passent. Quand il manque des informations je vais chercher sur internet “rassemblement telle telle date” et je retrouve le parcours, le point de départ, ce genre de choses.

Parfois ce n'est pas très clair. Par exemple, le 10 septembre, je sais qu'il n'y avait pas de manif vraiment prévue avec un parcours, c'était vraiment des rassemblements et les manifs se sont un peu improvisées au milieu. Donc c'était un peu compliqué à préparer parce que je ne savais pas où aller. Il y avait plein de points de rendez-vous, plein de collectifs et différentes choses, et il n'y avait pas vraiment d'unité, je ne comprenais pas trop ou était vraiment l'endroit pour les revendications. Mais sinon globalement c'est la même chose, trouver l'info sur les réseaux sociaux. Soit j'essaie d'y aller seule soit j'envoie des messages à des personnes qui peuvent être intéressées et on y va ensemble, on se retrouve sur place, ou un peu avant, parce quand t'arrives sur place c'est un peu dur de se retrouver dans la foule. Mais les dernières j'y suis allée seule. C'était la première fois que j'y allais seule.

Justement, quelles sont ces différentes expériences d'y aller seul ou avec des gens?

Y: Oui généralement j'y vais avec des gens. Enfin j'ai déjà rejoint des gens en cours de route, pour les manifestations spontanées. Par exemple, en 2024 pour les manifestations en soutien à la Palestine, ou une en juin-juillet quand il y avait eu la flottille avec Rima Hassan et plein de personnalités et journalistes et tout. Quand elle est revenue il y avait eu une espèce de manifestation de célébration dans plusieurs villes de France, et moi à Strasbourg j'y étais allée. J'avais rejoint des gens en cours de route, donc ça c'était un peu une galère aussi pour trouver les gens, parce que franchement quand ils te décrivent ils te disent “oui, je suis entre les drapeaux palestiniens”, il y en a 150 donc compliqué, pareil pour la pride “ je suis entre l'arc-en-ciel”… je veux dire regarde autour de toi. Donc ça c'était un peu chaud. Mais sinon d'habitude j'y vais avec des gens. J'avais un peu peur d'y aller seule d'ailleurs, c'était un peu une appréhension. Et à Paris, comme je ne connaissais personne et que c'était vraiment quelque chose auquel je tenais à participer, c'était ma première manif à Paris, et y avait aussi ce truc de découvrir les places, les nouveaux parcours auxquels j'étais pas habituée, j'y suis allée seule. Mais j'ai rencontré des gens là-bas. J'avais une grosse appréhension, mais je me suis dit “j'y vais”. J'étais même pas sûre que la police me laisse entrer sur la place parce que j'y étais allée assez tard, quand ça avait déjà bien commencé, mais au final il n'y a pas eu de soucis. Et c'est en cours de route que j'ai discuté, surtout avec une fille, on s'est bien entendues, et elle était aussi seule alors on a passé le reste du temps à aller dans les rassemblements et voir ce qu'il se passait.

Comment c'est arrivé?

Y: A la base elle était venue voir une fille qui était aussi venue toute seule et elle lui a dit “je suis toute seule, est-ce que ça te dit qu'on reste ensemble?”. Mais la fille avait l'air occupée, elle voulait rejoindre des gens etc, donc moi j'ai entendu ça et je suis allée lui dire “écoutes, moi aussi je suis seule, si tu veux qu'on passe le reste du rassemblement ensemble, ça me va”. Et du coup on est restés ensemble. Et on est encore en contact aujourd'hui, on se voit des fois et on est devenues potes, c'est rigolo. Quand je parle de cette fille je dis que c'est la fille que j'ai rencontré en manif et les gens disent que c'est fou comme histoire.

Comment pouvez-vous décrire les interactions entre les manifestants en général? Y a-t-il eu d'autres histoires comme ça?

Y: Bien sûr, je trouve qu'en général dans toutes les manifs les interactions sont quand même très bienveillantes, parce que t'as un peu ce sentiment d'appartenance, de groupe, et tu sais que tout le monde est là parce que ça lui tient à cœur. Tu fais plus confiance aux gens et en fait tu mets un peu ton individualité de côté, t'es vraiment là pour la cause. Que ce soit la pride ou d'autres manifs, t'es pas là juste pour toi pour ton simple plaisir. Ça fait plaisir, ça recharge de voir que t'es entouré, mais t'es vraiment là pour la cause donc t'as un peu ce truc où tout le monde est porté par le même sentiment, porté par le même esprit. Les interactions sont souvent très courtes, parce que tout le monde est en groupe et tu passes pas non plus tout le trajet à discuter avec des personnes, mais elles te boostent vraiment. A Strasbourg, les premières manifs que j'ai faites, c'est contre la réforme des retraites. On avait des profs qui venaient en manif, on ne les connaissait pas personnellement, on n'avait pas du tout ce lien personnel, mais quand on les voyait en manif, on était très rapproché. Tu faisais partie d'un même groupe, d'une même cause. Du coup avec les autres manifestants, les interactions sont toujours bienveillantes. C'est avec les gens extérieurs que c'est compliqué. Et à la pride c'est le meilleur exemple de ça, par exemple si tu veux passer quelque part les gens s'écartent très facilement, y a jamais de souci pour avoir un passage, pour t'en aller si tu te sens mal, et t'as cette bienveillance qui est un peu particulière. Tu te dis quand même que c'est des gens énervés qui revendiquent des choses qui touchent des sujets qui sont très sensibles, donc il y a pas mal de colère parfois, qui moi je pense est justifiée, mais on pourrait se dire que ça va ressortir par des conflits au sein de la manif, mais pas du tout en fait c'est très porteur, et toutes les interactions que j'ai eues avec d'autres manifestants sont plutôt positives. Et je rencontre des gens du coup.

Est-ce qu'il y a déjà des situations ou vous vouliez participer mais où c'était compliqué?

Y: Oui, c'est déjà arrivé. Il y a le cas classique où je ne peux pas parce que je suis occupée, dans mon ancien travail je ne pouvais pas dire “je viens pas”, c'était impossible. Il y a plein de manifs que j'ai raté parce que c'était impossible. Mais, très récemment d'ailleurs, c'était il y a deux semaines, il y avait une manif anti-fasciste à l'institut du monde arabe, justement pour contrer un rassemblement de fascistes, c'était littéralement des neo-nazis qui se revendiquaient comme tel. Donc il y avait un contre-rassemblement pour occuper l'espace, c'est très courant. Et en fait ils ont dû changer d'endroit pour des raisons de sécurité, et là je me suis dit c'est chaud. J'ai vraiment eu peur, et il n'y avait pas que ça, mais d'autres raisons ont fait que finalement je n'y suis pas allée. J'avais peur que ça soit violent et qu'on soit pas protégés surtout. Parce que normalement ces manifestations sont encadrées. Encore une fois on a le droit de se rassembler et c'était déclaré, c'était prévu, c'était pas un truc spontané, et y avait plusieurs collectifs qui organisaient ça, donc normalement tu es censé avoir la protection de la préfecture, de la police. Et là en fait je me suis dit, c'est fort possible qu'on arrive là-bas et qu'on ait le groupe fasciste et la police contre nous. Ca m'a fait vraiment peur parce que je sais que j'ai pas les protections, j'ai même pas de masque contre les lacrymos, j'ai rien du tout. Je me suis dit que j'avais envie de participer parce que c'est important, mais là c'est compliqué, je ne le sens pas, et ça me rend triste mais je peux pas, c'est pas possible, vraiment par peur de manque de protection.

Quand vous vous préparez pour une manifestation, anticipez-vous les problèmes qui peuvent arriver?

Y: Alors j'y pense souvent, encore une fois ça dépend des manifs. Quand c'est vraiment une manif prévue je prends mes affaires habituelles, papiers, et tout, j'essaie de pas prendre de gros sac s'il y a ce truc de la fin où tu dois courir parce que sinon tu te fais choper par la police, ce qui arrive parfois, même si tu n'es pas en manif sauvage et que c'est vraiment un truc prévu. Donc je me prépare assez normalement. À Strasbourg, quand j'avais plein d'affaires, je prenais des masques avec moi au cas où on se retrouve coincés dans ce genre de truc, et pour les autres, et de l'eau, ce genre de choses. En manifs un peu plus spontanées, du genre rassemblement pour protester quelque chose de très récent, je prends encore moins de choses. Juste ma carte d'identité et mon téléphone, et je préviens quelqu'un que je suis là-bas, et pareil un masque. J'essaie d'anticiper ce genre de problème mais c'est toujours compliqué parce que tu ne sais pas dans quelle situation tu vas te retrouver. Le cortège est très long et si la police décide de taper à un endroit et que tu te retrouves là-dedans, c'est pas de chance mais c'est pour ta pomme. Alors que si t'es peut-être 10 mètres plus loin, t'auras rien du tout. Donc c'est important de se préparer à ça mais c'est quand même très difficile. J'en vois qui sont préparés, qui ont des lunettes de piscine et tout pour éviter les gaz lacrymos et tout, mais des fois c'est compliqué. Tu te dis tu vas manifester normalement, c'est un droit, c'est autorisé, il n'y a pas de débordement, t'es dans un endroit ou il n'y a pas de problème, rien ne justifie l'intervention de la police, et tu vas quand même te retrouver dans des trucs. Donc c'est parfois un peu difficile de participer mais j'essaye.

Pendant une manifestation, à quel moment vous sentez-vous le plus impliqué? Pourquoi?

C: Les moments où je me sens le plus impliquée, c'est bête mais c'est vraiment les moments où les gens font des slogans ou des chants tous ensemble, parce que c'est vraiment incroyable d'entendre des milliers de personnes chanter la même chose ou taper dans ses mains en même temps dans l'espace public. Ça résonne, tu as l'impression que toute la ville nous entend, alors qu'en vrai pas tant que ça, mais c'est tellement fort, t'es tellement dedans, et il y a ce sentiment d'unité, de réel rassemblement. Parce qu'on reste chacun avec nos individualités, mais y a une certaine unité qui se crée, et c'est là que je me sens le plus impliquée. Tu es vraiment avec les gens, tu vois que t'es entouré, t'as l'impression de participer et que ta voix compte. Ta voix grossit le chant et les slogans, les revendications, la voix du peuple si on peut dire, c'est un peu niais mais c'est un peu ça. C'est là que je me sens impliquée, parce que je me dis que toute seule je suis juste un petit point et si je crie personne ne va m'entendre, mais ma voix ajoutée à toutes ces autres voix, ça se fait entendre, c'est important et c'est pas anecdotique. Et si tout le monde se dit “oui mais c'est juste une personne de plus, ça ne change rien”, en fait ça change, parce que si tout le monde se dit ça il n'y a plus personne. Il y a vraiment l'impression de participer au mouvement parce que t'avances en même temps et tout. C'est dans ces moments-là que tu te dis “ok, je participe au truc et je me sens bien”.

Quand quelque chose arrive ou change pendant une manifestation, comment vous en rendez-vous compte?

Y: Les gens crient, les gens préviennent. C'est aussi un signe de solidarité. Dès qu'il se passe un truc, les gens le disent ou courent prévenir d'autres personnes. Parfois quand c'est un peu trop loin tu le sais parce qu'il y a vraiment un arrêt long dans la manif, ça bouge plus, ça commence à se disperser, les gens sont un peu confus, et c'est un peu compliqué car les cortèges sont parfois très longs. Du coup s'il se passe quelque chose derrière toi tu ne le sais pas forcément, et devant toi ça met du temps à t'arriver. À part si tu es super à jour sur les réseaux style Twitter, parce que parfois y a des gens qui twittent en live et même des journalistes qui font des live sur YouTube, Instagram, TikTok ou ils sont au cœur des trucs. Si tu suis ça t'es dans l'information, mais si t'es juste dans la manif et que t'as pas envie de sortir ton téléphone pour une raison quelconque, parfois l'information met un peu de temps à arriver. Et ça c'est un problème, parce que tu ne sais pas si tu dois continuer à avancer. Typiquement, la dernière fois j'ai seulement appris par les réseaux sociaux que les gens se faisaient disperser à la fin. J'avais décidé de bifurquer dans une autre rue parce que j'avais de la route à faire pour rentrer à pieds, et je l'ai pas su sur le moment. Alors que sur le moment il y avait déjà des gens qui se faisaient choper et c'était pas si loin de moi. Donc si j'avais fait 10 mètres de plus, j'aurais été dans la même situation. Et ça tu ne le sais pas forcément, parce que s'il y a la police qui commence à gazer les gens, les gens crient et tu le sais. Mais quand ils commencent à disperser les gens et t'es surpris, ils arrêtent certaines personnes etc, t'as pas forcément le moyen de le savoir. Si t'es pas dedans et y a pas une transmission de l'information, tu le sais pas. C'est un problème.

Comment agissez-vous si quelque chose se passe?

Y: Ça dépend de ma position dans la chose et comment je me sens ce jour-là. Parfois il faut juste fuir si tu sais que t'es pas préparé, et tu sais qu'il y a la police ou des groupes d'opposants politiques. Par exemple, à la pride, il y a pas mal d'homophobes, c'est une réalité, et parfois il ne faut pas essayer de faire face, il faut juste fuir, surtout si t'es tout seul et que t'es un peu isolé. Surtout si c'est la police parce que tu peux pas faire grand chose. Après, parfois il y a des problèmes qui ne sont pas violents. Par exemple, à la pride à un moment donné, on était à l'avant du cortège avec des amis, et on voit un groupe qui met une banderole extrêmement homophobe avec des insultes et qui commence à l'accrocher sur le pont sur lequel on allait passer. Ils étaient pas beaucoup. Et du coup, une partie d'entre nous ont couru vers eux pour enlever la banderole et il n'y a pas eu d'altercation parce qu'ils ont fui. Ils ont vu un cortège de personnes arriver et forcément ils n'allaient rien faire. Donc dans ce genre de situation tu sais que tu peux intervenir parce que tu sais que tu es en supériorité numérique. On n'allait pas aller les tabasser, on allait juste enlever la banderole, mais eux ils ont eu peur et ils sont partis. Dans d'autres situations, on peut juste essayer de s'échapper et la plupart du temps c'est ce que je fais. Surtout quand tu es avec des gens, t'as aussi cette responsabilité. Parce que toi tu te dis “j'ai envie de faire face” mais tu sais que les gens avec toi ils vont pas vouloir te lâcher et t'as un peu peur pour eux aussi. Par solidarité on se dit qu'on reste ensemble mais on va se retrouver dans une situation et je vais mettre en danger tout le monde et ce n'est pas possible. Donc généralement, j'essaie de fuir, et ça coupe court au truc. Et généralement quand ça arrive tu te dis la manif elle est pas réussie et tu pars chez toi avec un sentiment de déception, de pas avoir su t'exprimer jusqu'au bout et c'est vraiment dommage.

Quelque chose qui pourrait être mis en place pour que vous soyez plus à l'aise?

Y: Ce qui est compliqué, c'est que les problèmes sont tous liés entre eux. Quand on dit qu'on a peur des groupes autour - homophobes, fascistes etc-, ceux qui viennent perturber la manifestation, on attend que les forces de l'ordre, qui sont là pour ça, défendent le bon déroulement de la manifestation et pour ça s'interposent entre les manifestants et ces groupes qui viennent perturber. Sauf que la police ne fait pas ça et la police fait partie des perturbateurs aussi. Ce qui serait bien, ce serait un moyen de prévenir quand il y a des perturbations sur le cortège, de savoir exactement où c'est, soit pour venir en aide et être témoin s'il y a quelque chose d'isolé, soit pour fuir avant. Et après, il faut réformer la police, réformer l'encadrement des manifestations pour que ça ne soit pas fait par des personnes qui sont littéralement alliées des groupes perturbateurs. Il y a eu des enquêtes qui ont révélé qu'il y avait des policiers qui faisaient partie des groupes fascistes. Donc évidemment quand ils sont censés encadrer une manif antifasciste et qu'il y a des perturbateurs fascistes qui viennent c'est leurs copains, c'est leurs alliés, c'est les personnes avec qui ils traînent donc il y a un peu un conflit d'intérêt. Tu ne peux pas te sentir protégée si les personnes qui sont censées te protéger sont alliées aux personnes qui veulent t'attaquer. Tu te sens juste un peu enfermée. Ce serait bien que ça change et que ça se réforme. Donc soit une reformation fond en comble, soit, en attendant, pouvoir savoir où il y a des perturbations dans le parcours, et la situation : pour savoir en fonction de la situation si on va venir en aide aux personnes ou si on s'écarte, si on va avoir un souci si on passe par là.

La question de l'anonymat en manif est-elle importante pour vous?

Y: J'ai pas honte de mon engagement et tous les gens autour de moi le savent. Sur les réseaux sociaux, les gens savent que je participe aux manifs parce que je reposte les infos. Mais c'est une question importante, surtout aujourd'hui quand il y a pas mal de législations qui vont changer, par exemple la loi sur la fin de l'anonymat sur les réseaux sociaux, et des lois en manif justement. Apparemment ils veulent faire passer une loi qui durcirait les peines pour toute dégradation à l'espace public. Sauf qu'en fait dégradation ça peut être que tu colles un sticker sur un poteau. Ça pourrait constituer un délit beaucoup plus gros que ça n'est réellement. Du coup effectivement l'anonymat c'est important en manif parce que tu sais pas les gens qui te suivent, tu sais pas qui va voir cette information, si y a des photos tu sais pas qui va voir la photo. Pour des trucs politiques c'est encore autre chose parce que les gens le cachent pas, on est encore *croise les doigts* dans un pays on a pas besoin de cacher notre avis politique dans la plupart des situations, même si être de gauche c'est compliqué. Mais pour la pride, qui est politique mais a aussi une dimension très personnelle, en fait tu viens souvent parce que ça te concerne toi, c'est important de savoir que ta photo ne va pas se retrouver sur les réseaux sociaux, ou sur un journal. Il y a souvent des journaux ou des photographes qui prennent des photos mais personne ne te demande ton droit à l'image. Et là si ta famille tombe là-dessus alors qu'ils ne sont pas au courant, ça peut poser problème. Il y a un moment où je me suis retrouvée sur une photo, pour le rassemblement spontané en 2024 pour contester les résultats du premier tour des législatives. Il y avait la presse locale de Strasbourg qui était venue pour documenter la chose. Là pour le coup y avait pas de préjudice, ils étaient là vraiment pour documenter, et quand ils avaient fait un petit article y avait pas de vocabulaire biaisé ou qui prenait parti. Mais, par contre, il y avait des photos et moi je me suis retrouvée sur cette photo. Ma mère n'était pas au courant et je sais qu'elle a peur de quand je vais dans ce genre d'endroit. Donc je me suis dit “ouais, en fait on m'a pas demandé mon avis”, et puis c'est une presse locale, il y a des gens de Strasbourg, ils me voient, ils me connaissent peut-être, ils connaissent mon engagement. Tu sais pas ce qu'il peut t'arriver. Donc ça c'est un peu compliqué.

Que faites-vous après une manifestation?

Y: Quand je peux, j'aime bien rester un peu avec les gens de la manif, mes potes, les gens avec qui j'y suis allé, ou les gens qu'on a rencontrés en cours de route. À la fin de la manif il y a ce genre de rassemblement. À la pride, il y a le village des associations avec toutes les actions caritatives, les levées de fonds. C'est super cool et tu prolonges un peu le fait d'être dans ta communauté et d'être avec des gens avec qui tu te sens bien, sans les revendications, sans le truc sérieux. C'est un peu la récompense, tu prolonges un peu le sentiment d'appartenance et t'essaies de le faire durer le plus possible. J'aime bien. Quand c'est pas possible, je rentre chez moi très vite, et je vais me coucher. Mais j'aime bien rester après les manifs pour discuter. Tu découvres des collectifs, des projets de manifs, des associations, c'est comme ça que tu fais ton réseautage et que tu peux un peu plus t'impliquer dans la vie politique du pays.

Comment vous sentez-vous après?

Y: Souvent heureuse, reboostée, je me dis que je suis moins seule; surtout quand il y a du monde. La plupart des manifs se passent bien, donc je me sens bien, je me sens mieux. Je suis contente d'avoir participé, je suis fatiguée mais j'ai l'impression d'avoir vécu un moment historique et d'avoir fait une toute petite part, mais une part quand même, du travail qu'on devrait tous faire et qui est vraiment très important. Je me sens heureuse, fière, pas de moi mais de la communauté. Tu n'as pas encore vu les avis des médias, les avis des contestataires donc tu as juste ta propre impression de la manif. C'est très pur, tu as juste ce sentiment d'unité, d'appartenance, de revendication et c'est pas pollué par ce que tu peux voir après, les vidéos. Donc moi après la manif je me sens bien, requinquée, et je sais que c'est aussi le cas des personnes avec qui j'y vais en général.